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La France doit enfin renoncer au très toxique mercure dentaire

Le mercure est encore utilisé dans les amalgames dentaires en France, malgré sa dangerosité, regrettent l'eurodéputée Michèle Rivasi, et les scientifiques André Cicolella et Marie Grosman.

A l'occasion de l'approbation de la Convention de Minamata la semaine dernière, la ministre de la santé devrait mettre sur la table un « projet de loi ambitieux pour mettre un terme à l’usage du mercure dentaire, devenu injustifiable ».


L’amalgame dentaire, un dispositif médical composé pour moitié de mercure, est aujourd’hui proscrit en Suède, en Norvège, au Danemark, au Japon, au Zimbabwe et en République dominicaine. La semaine passée, à l’occasion de l’approbation de la Convention de Minamata sur le mercure, de nombreux gouvernements se sont engagés à rejoindre ces précurseurs d’ici à 2015. La France doit elle aussi considérer que l’abandon de ce matériau toxique n’est pas seulement une option raisonnable, mais une véritable priorité.

C’est dans les années 1930 que l’usine Chisso entreprit de verser du mercure dans la mer qui borde Minamata, au Japon, contaminant les poissons dont se nourrissaient les riverains. Vingt ans après, les habitants commencèrent à souffrir de maux étranges : tremblements, fatigue et douleurs inexpliquées, troubles du comportement... Les nouveaux-nés furent les plus atteints : troubles neuropsychiques graves, déficience intellectuelle, malformations congénitales, etc. –quand ils n’étaient pas mort-nés.

À la mémoire de ces victimes, 144 Nations se sont réunies du 7 au 11 octobre 2013 à Minamata afin d’y signer le traité sur le mercure approuvé le 19 janvier dernier, et qui porte désormais le nom de « Convention de Minamata sur le mercure ».

Jamais encore une substance spécifique n’avait fait l’objet d’une réglementation internationale. En dépit de ses imperfections, ce traité historique souligne donc l’extrême dangerosité du mercure, substance neurotoxique, néphrotoxique, immunotoxique, mais aussi perturbateur endocrinien. Certaines espèces chimiques du mercure sont classées cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR), c’est-à-dire dangereuses pour notre génome et la reproduction. Il est impossible de définir un niveau d’exposition au mercure qui soit sans danger, c’est pourquoi il est important d’abaisser au maximum cette exposition.

Dans les pays développés utilisant encore le mercure dentaire, c’est l’amalgame qui représente la source majeure d’exposition mercurielle. Pourtant, l’Agence du médicament (ANSM) reconnait que le quart des obturations dentaires en France sont encore réalisées avec des amalgames, qui contiennent 50 % de mercure. Notre pays accuse ainsi un retard inquiétant, quand la majorité de nos voisins n’utilisent plus ce matériau archaïque que par exception ou bien l’ont définitivement banni, lui préférant des alternatives efficaces, moins coûteuses pour la société et respectueuses de l’environnement comme de la santé publique.

Les amalgames dentaires pourraient en effet jouer un rôle considérable dans la montée préoccupante des maladies neurodégénératives et de l’autisme. Une partie du mercure métallique qui les compose s’accumule dans le cerveau tout au long de la vie et, chez la femme enceinte, il traverse le placenta puis atteint le cerveau en développement du fœtus.

Une vaste étude épidémiologique a mis en évidence un risque accru de 24 % de déclencher une sclérose en plaques par amalgame supplémentaire. Des faisceaux de présomption accusent avec force l’implication du mercure dans l’étiologie de la maladie d’Alzheimer. Une étude prospective a révélé que la sévérité de l’autisme est corrélée au nombre d’amalgames de la mère. De plus, les effets neurocognitifs des vapeurs de mercure sur les dentistes et le danger qu’elles représentent pour la grossesse des assistantes dentaires et des femmes dentistes sont bien documentés.

La Convention de Minamata appelle à réduire drastiquement l’usage des amalgames dentaires, sans fixer de date d’élimination totale. Après la signature par la France de cette convention internationale, la prochaine étape est la ratification. Nous demandons qu’elle soit rapide.

Surtout, nous estimons que la ministre de la santé devrait se saisir de l’occasion pour mettre sur la table un projet de loi ambitieux, qui traduirait en actions concrètes la volonté de l’État de mettre un terme à l’usage du mercure dentaire, devenu injustifiable. Cette loi pourrait se décliner à très court terme autour de quatre grands axes pour préparer l’élimination prochaine de l’amalgame :

  • la protection de l’environnement et de la santé publique par des mesures dissuadant l’usage de l’amalgame : interdiction d’obturer les dents de lait avec des amalgames ; arrêt de la formation à la pose d’amalgame en faculté dentaire ; déremboursement de l’amalgame et revalorisation des alternatives ; tests de toxicité sur tous les matériaux dentaires ;
  • la protection des travailleurs : formation à la toxicologie et aux bonnes pratiques ; application de la législation du travail pour les salariées enceintes ;
  • l’information des patients/consommateurs par un affichage obligatoire dans les cabinets dentaires ;
  • la prophylaxie : la fin de l’amalgame doit être l’occasion d’une modernisation des soins dentaires, avec une revalorisation des actes de prophylaxie et la création d’hygiénistes dentaires.

Nous adresserons prochainement à Mme Marisol Touraine une lettre qui détaillera précisément ces propositions, et les complètera.

Ce serait un grand motif de fierté si la France, après avoir été le mauvais élève de l’Europe (les dernières données indiquent que notre pays utilise à lui seul 30 % du mercure dentaire de l’Union européenne), élaborait dès à présent un plan visant à l’interdiction à court terme des amalgames dentaires sur son sol, en invitant les autres États membres à suivre son exemple.

Se soigner sans s’empoisonner et sans polluer l’environnement n’est pas un luxe : tout délai à mettre en place les dispositions qui s’imposent ne pourra qu’accroître la défiance des citoyens vis-à-vis des institutions sanitaires. Nous espérons que le gouvernement mesure la responsabilité qui lui incombe.

Michèle Rivasi, députée européenne Europe Écologie-Les Verts.

André Cicolella, chercheur en santé environnementale, président du Réseau Environnement Santé.

Marie Grosman, spécialiste en santé publique, conseillère scientifique de Non Au Mercure Dentaire.